Pour le 50e anniversaire de Satirix

Satirix introduit à la Bourse de Paris

Du 1er au 4 juillet au Salon du dessin, à la Bourse de Paris (palais Brongniart), une sélection de dessins originaux de 24 grands dessinateurs de presse français de Daumier à Wolinski sont présentés sur le stand de la galerie parisienne Orbis pictus. C’est une grande première pour le dessin de presse, jadis traité d’art mineur, dans les salons des beaux-arts. C’est aussi un honneur pour Satirix, car la majorité des dessins exposés proviennent de la collection de son fondateur Lucien Grand-Jouan. Un numéro spécial, le 29ème Satirix, sort à cette occasion, sous le titre « 24 morts au Salon du dessin ». La galerie Orbis pictus vernit une semaine avant, le 24 juin, une exposition consacrée à l’anniversaire de la revue qu’on ne jette pas. Même après 50 ans !

Actualités

Sur Satirix

Satirix est une revue satirique française, publiée en tant que mensuel entre 1971 et 1973 jusqu’à la saisie du numéro 23, « La Vérité toute nue » illustré par l’italien Pino Zac. Depuis la revue sort irrégulièrement. En 2021, pour ses 50 ans, c’est le 29ème numéro qui parait. Publiée par Lucien Grand-Jouan et l’ADAS (Association des Amis de Satirix) à Paris et Tours, elle confère au dessin de presse un véritable statut d’œuvre d’art, avec des dessins publiés souvent pleine page et généralement sans aucun texte. Chaque exemplaire numéroté de l’édition bibliophilique, en dehors de l’édition ordinaire, inclue un dessin original ce qui donne tout son sens au sous-titre « la revue qu’on ne jette pas ».

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La réponse de Lucien Grand-Jouan, fondateur de Satirix, à la question posée par la rédaction : pourquoi veut-il se débarrasser de son immense collection de dessins de presse ?

« Je ne veux pas mourir idiot »

Pour l’avenir du dessin de presse, je pense que l’ouverture de la galerie Orbis pictus au 7, rue de Thorigny, à l’angle du musée Picasso, à Paris, est tout à fait prémonitoire. Qui vivra verra ! La galerie présente au Salon du dessin, édition 2021, son choix de 24 grands dessinateurs de presse français des XIXe et XXe siècles. Si je ne me trompe, c’est une première au Salon, et je suis d’autant plus impliqué dans cette histoire que la plupart des dessins viennent de ma collection. Lorsque la galerie Orbis pictus m’a parlé de son projet, j’ai immédiatement voulu la soutenir par la publication d’un numéro spécial de Satirix, la seule revue de la Ve République dont le responsable de rédaction ait été coffré pour un dessin. C’était votre serviteur, il y a cinquante ans, sous la présidence de Georges Pompidou. Satirix a été stoppé dans son envol par un procès de deux ans. J’ai finalement gagné ce procès, mais j'en suis sorti complètement démuni, sans pouvoir redémarrer une affaire aussi coûteuse que l’édition d’un mensuel tiré à 200 000 exemplaires.

Pour me consoler, j’ai reconstitué puis élargi, par tous les moyens possibles, une importante collection de dessins de presse depuis la Révolution jusqu’à nos jours. Cela n’a pas été très onéreux, le dessin de presse ne valant injustement pas grand-chose à l’époque. J’ai par ailleurs été largement nourri par une passion héritée de mon grand-oncle, Jules Grandjouan, l’un des plus virulents dessinateurs de L’Assiette au beurre, hebdomadaire satirique de référence en début du siècle dernier, qui a considéré le dessin de presse comme un art spectaculairement grand et puissant. Je suis heureux de constater que je ne me suis pas trompé et qu’aujourd’hui le dessin de presse n’est pas qu’une simple partie de notre patrimoine à mettre sous cloche dans un musée. Les dessins sortent des boîtes d’archives non seulement en témoins vivants de notre histoire, mais surtout chargés d’émotions, de peurs et de passions, de rires et de larmes, de crimes et de châtiments (rien n’a changé depuis, finalement).

Je les vois réapparaître et je les reconnais sans cesse, ces émotions, dans les dessins d’Effel, de Siné ou de Dubout (mes plus vieux collaborateurs et amis), ou bien dans ceux de leurs prédécesseurs Daumier, Steinlen, Grandjouan (maîtres du genre), ou enfin dans ceux de leurs successeurs Reiser, Wolinski, Honoré… (mes chers contemporains, déjà disparus, tous prématurément). Certains de ces dessins sont de vraies œuvres d’art, comparables à de grandes toiles de maître. On ne les jette pas comme un journal de la veille. Pour cette collection à ne pas jeter, je n’ai pas d’héritier et ne pense pas que l’État, mû par une pulsion autodestructrice, se précipitera pour l’acheter. C’est donc avec vous, mes chers lecteurs, que je souhaite partager cette passion pour le dessin. Je suggère à Orbis pictus de tout vendre. Et d’en faire un catalogue non raisonné, ou même de créer une nouvelle société. Mais pas une société anonyme ! Une société plus humaine que la nôtre ! (Cela pourrait être, pour commencer, une petite société rassemblant les collectionneurs de dessins de presse.) Et là, je pourrai, en pensant à Wolinski, ne pas mourir idiot…

Lucien Grand-Jouan
Fondateur de Satirix

« L’affaire Satirix » racontée par Lucien Grand-Jouan

Un beau jour de 1973 – c’était le 5 septembre –, tous les exploits de Satirix ont été stoppés par la confiscation du numéro 23 de Pino Zac… Dans le numéro 23 de Satirix, « La Vérité toute nue », Pino Zac dévoilait le gouvernement Pompidou et la scène internationale dans sa plus terrible nudité et nullité. À sa verve italienne il ajoutait un grand courage politique, presque téméraire. Prévenu par l’ambassadeur soviétique, Stepan Tchervonenko, le Premier ministre, Pierre Messmer, réclama immédiatement d’arrêter le numéro, qui montrait Brejnev tout nu (avec le sexe en forme de visage de Staline). Ce dernier présentait les caricatures d’hommes politiques (dont Brejnev, Nixon, Franco, Pompidou, Giscard d’Estaing ou Paul VI) tous dévêtus. Mais ce n’étaient pas les visages de ces grosses têtes qui étaient caricaturés (comme on le fait d’habitude et un peu répétitivement), c’étaient leurs petites virilités ! Il était vraiment génial, ce Pino Zac ! Le ministère de l’Intérieur confisqua le numéro. On m’interpella et je fus mis en examen après une garde à vue de deux jours. Pino Zac s’enfuit en Italie par la Belgique, le procès se prépara, ministère de l’Intérieur contre Grand-Jouan et Pino Zac. Il allait durer deux ans. Pino Zac fut défendu par Roland Dumas et moi par Jean Cornec, membre de la rédaction de La Révolution prolétarienne (chic !). Michel Poniatowski (le nouveau ministre de l’Intérieur) aida finalement Satirix, car il avait sans doute compris la dimension injuste de ce procès. Nous avons réussi à gagner, mais au prix de la mort de la revue et des autres projets. J’en suis ressorti épuisé financièrement. Ma plus grande satisfaction est que le jugement contre Pompidou et Messmer fit jurisprudence et que, à partir de l’affaire Satirix, il ne fut plus possible d’attaquer un journal ou une revue pour outrages aux bonnes mœurs quand la caricature est politique, ce qui était courant depuis Daumier. Seul le cas « d’injure » peut être retenu et donner lieu à un procès civil, et uniquement pour le franc de dommages et intérêts. Daumier doit se retourner de joie dans sa tombe, tout comme mon grand-oncle!

Michel Lucas (éd.), Satirix. La vie abrégée d’une revue interdite, Paris : Orbis pictus, 2021.

La Bourse – Tendances 2021

Le dessin de presse ne vaut presque rien : achetez !

Après des années en berne et la disparition simultanée en 2015 de quelques grandes signatures du genre, la cote du dessin de presse se trouve à son minimum historique. L’index SAT-IR-9 est tombé, au mois d’avril 2021, à 4,34 € pour 1 cm2 de dessin en noir et blanc et à 6,78 € pour 1 cm2 de dessin en couleurs : 23 % seulement de sa valeur de janvier 2015, quand il avait atteint son maximum depuis septembre 1939. Les raisons de cette dégringolade sont connues : en principe, vous pouvez vous moquer de tout, mais personne ne vous prend plus au sérieux, ce qui diminue considérablement les marges des courtiers en dessins de presse – secteurs Noircissement et Ridiculisation de l’Adversaire. Les actions anarchistes, les plus en chute, en sont un signe : quand le système se discrédite tout seul, inutile de continuer la lutte ! Si « impossible de se moquer efficacement de tout » égale « ne pouvoir se moquer de rien », le bilan, d’un point de vue comptable, n’est pas sans graves conséquences. Ainsi, rien n’est plus funeste dans nos vies que la mort. C’est un tabou. Mais si l’on refuse de se moquer de la mort, que nous restera-t-il ? Nos vies toutes nues ? Ce serait triste à mourir ! De même, si nous ne pouvons plus nous moquer de Dieu – puisque Dieu est mort  –, il serait toutefois logique de nous moquer des religions qui en sont responsables. Mais ce n’est pas possible. Nous sommes perdants sur tous les tableaux. 77 % de baisse des valeurs, je vous le redis, mes chers acheteurs. Si vous n’agissez pas vite, vous perdez tout. Donc, libérez-vous, achetez ! Sinon, vous ne serez bientôt plus libres. Le dessin de presse, historiquement, c'est la seule valeur sûre. Puisqu’il ne vaut presque plus rien aujourd’hui, son prix ne peut que monter ! Et vous pourrez toujours revendre ! Ou plutôt vos héritiers !

Michel Lucas, rédacteur en chef
Éditorial pour le no 29 de Satirix

« Non seulement l’État n’inspire plus d’effroi mystérieux et sacré, il provoque même le rire et le mépris : c’est par les journaux satiriques, surtout par les merveilleuses caricatures qui sont devenues une des formes les plus remarquables de l’art contemporain, que les historiens futurs auront à étudier l’esprit public. L’État s’est ramifié partout, mais partout aussi se montre une force opposée, jadis tenue pour nulle et s’ignorant elle-même, mais incessamment grandissante et désormais consciente de l’œuvre qu’elle accomplira. Cette force, c’est la liberté de la personne humaine. »

František Kupka, État moderne, vers 1906, lavis de l’encre de Chine sur papier, 40 x 60 cm. Illustration pour L’Homme et la Terre d’Élisée Reclus, texte : Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, 1904.

Satirix no 28/2018, « L’Homme » par Kupka, p. 12.